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L'avocat du Rap

Une semaine avec des fans de Lil Peep

Une semaine avec des fans de Lil Peep

 

N’essayez pas de régler votre écran, vous n’êtes pas sur VICE mais bien sur ADR. L’histoire de cet article a commencé un samedi soir pluvieux. Ma soirée a été annulée du coup je vadrouillais sur Internet. D’un coup, je tombe sur cette douce vidéo d’un live de Lil Peep à Chicago : 

 

Clique sur ce lien pour voir ce merveilleux extrait

 

Il reprenait le morceau Crybaby, qui est un des classiques de sa carrière. Cette version m’avait plu car l’émotion passait avant la précision vocale. Ici, le fait qu’il chante faux n’était pas dérangeant, ça donnait au contraire un côté plus authentique. Après avoir vu cette interprétation a cappella, j’ai eu envie de réécouter des morceaux d’un de mes emos préférés. En général, on l’assimilait souvent à une catégorie spéciale : l’emo rap (logique, c’est un emo qui rappe). 

Lil Peep savait se différencier des autres rappeurs. Tout d’abord, il se démarquait au niveau de la musicalité, toujours à la frontière entre le rock et le rap mais aussi au niveau de son accoutrement, plus qu’atypique. Lil Peep avait des tatouages sur le visage, la couleur de ses cheveux changeait beaucoup et sa consommation de drogues n’était un secret pour personne. 

Si depuis tout à l’heure, j’utilise l’imparfait, c’est parce que l’artiste nous a quitté dans la nuit du 15 novembre dernier. A l’âge de 21 ans, il a succombé à une overdose de Xanax mais pas seulement. D’après le rapport officiel, environ six ou sept drogues (et autres dérivés) ont été retrouvé dans les analyses. Ce cocktail explosif a avorté la carrière d’un artiste polyvalent et avant-gardiste sachant que Peep prenait plaisir à s’affranchir totalement des codes rapologiques.

 

 

Cependant, il faut savoir que le lien entre Peep et sa fanbase était extrêmement fort à l’époque. Même si le temps avait légèrement coulé sous les ponts depuis l’annonce de son décès, je me suis demandé ce que devenait sa communauté, qui n’hésitait pas à se faire tatouer le nom de leur idole sur le visage. Je commençais à abandonner l’idée mais dans le coin droit de mes suggestions Youtube, j’ai aperçu un live qui diffusait en continu des morceaux de Peep. Encore aujourd’hui, je sais toujours pas si son apparition était un hasard, un signe du destin pour que j’écrive cet article ou juste un calcul algorithmique mais j’ai cliqué. Je vous mets le lien si ça en intéresse quelques uns. Comme pour la plupart des lives, il y avait un espace de chat sur le côté droit afin de discuter, de partager et de répondre aux inévitables "WHAT’S THE TITLE OF THIS SONG ?".

 

 

Tout d’abord, alors que j’étais dans un stade d’observation et de quête de nouveaux titres pour la Playlist ADR, je me suis pris au jeu. Au final, cette immersion s’est révélé être très prenante. A l’instar des commentaires sous les morceaux lo-fi avec des extraits d’animes ou des scènes de films mélancotristes, les gens s’ouvrent beaucoup. En effet, au-delà des life is trash, j’ai remarqué que ces espaces étaient finalement des vrais forums de discussion, au sens premier du terme. Ici, les gens s’exprimaient librement, sans retenue notamment grâce au prisme de Lil Peep.

L’anxiété sociale, maladies mentales, les peines de cœurs, tous ces thèmes sont évoqués et ce n’est pas un hasard. C’est même assez logique vu que Lil Peep évoquait beaucoup ces sujets dans ses chansons. Ainsi, pour simplifier, ce stream, c’était un peu un Doctissimo de la dépression et des troubles mentaux et je dis même pas ça sur le ton de la plaisanterie. J’ai aperçu une ribambelle de fans qui avouait préférer parler de leurs problèmes avec des gens qui les comprenaient vraiment. Généralement, ils déclaraient qu’ils n’osaient pas forcément se confier IRL ou n’osaient pas consulter des spécialistes.

Malgré le décalage horaire, tout le monde s’entraidait et cette démarche me paraissait trop pure pour être risible. Ça m’a fait penser au vieux proverbe "rien ne rapproche plus que la douleur". J’y suis retourné plusieurs soirs et le besoin d’attention et d’écoute était psychologiquement intéressant à étudier.

 

Le flux de messages étant parfois trop important, c’était quelquefois compliqué d’avoir une discussion relativement normale. Du coup, afin de pouvoir mieux communiquer j’ai été ajouté à une conversation de groupe sur Instagram. C’est là que j’ai commencé à comprendre comment les fans géraient la mort de leur icône. C’est simple, ils ne la gèrent pas et vivent dans un état constant de nostalgie et de ressassement continuel. L’explication se trouve sur le plan psychologique. La longueur du deuil dépend généralement de l’ampleur avec laquelle l’être disparu nous constituait (ou de la force avec laquelle on s’identifiait à lui). En gros, plus on s’identifie à la personne disparue, plus long sera le deuil. Au final, comme dirait Oxmo, "A force que tes proches se taillent à la morgue, tu finis par être plus mort qu'eux. Vu qu'à chaque fois qu'on perd quelqu'un de cher, on meurt aussi un peu."

Puisqu’on est dans les citations, Youssoupha dans L’enfer c’est les autres disait "J'en veux à mon public qui dit me soutenir à la mort mais qui m'oubliera au prochain rappeur à la mode". Et bah là, on est clairement aux antipodes. L’attachement est très profond, quasi viscéral de leur part.

La conversation sur Instagram commençait assez sobrement. Pendant les deux premiers jours, les protagonistes se trouvaient des points communs, s’échangeaient des fonds d’écran Lil Peep ou des vidéos personnelles de concert. Jusqu’ici tout était relativement normal. Par la suite, y’a eu un débat sur les circonstances de la mort de l’artiste. L’OD n’était pas remise en cause mais le sujet était "était-elle volontaire ou causée par quelqu’un de malveillant?". J’observais ça d’un œil car je n’avais pas spécialement d’infos à donner. Je me souviens d’avoir été surpris par la précision des connaissances de certains sur les dosages et les effets de drogues au nom alambiqué ainsi que d’autres dérivés de médicaments interdits en France. On aurait vraiment dit un remake de Breaking Bad, notamment quand j’ai pu lire "I know this bc my dad is a chemist."

 

 

 

Le lendemain, on avait même droit à des anecdotes mi-glauques mi-intéressantes et j’en apprenais même sur l’être humain. A un moment, j’ai pu lire (je vous la traduis) :

 

"Il y a deux ans, j’avais un ami qui a voulu se sevrer de Xanax et de weed. Pour y arriver, il a payé son père afin qu’il l’enferme dans une pièce pendant un mois entier. Il a demandé à son père qu’il le fournisse seulement en nourriture, en boissons et en jeux vidéo et depuis, il est clean."

 

Pendant une journée entière, j’ai pas reçu de notifications de leur part du coup le jour qui suit, je décide de les relancer en restant soft. Je leur demande ce qu’ils choisiraient s’ils devaient garder un seul titre. Au départ, tout allait bien, y’avait des petits débats et puis d’un coup, tout part en vrille. Sorti de nulle part, y’a un type, disposant d’une cloison nasale disproportionnée, qui envoie une vidéo de lui en train de sniffer plusieurs rails de coke. Les réactions logiques auraient été soit de rire soit d’être un petit peu surpris. Le contraire est arrivé, c'est-à-dire qu’il y a eu une surenchère de celui qui se droguera le plus en vidéo. C’était marrant. Après le classique énorme joint, on a eu le droit aux pilules de Xans. Mention spéciale à l’engraîneur qui lâchait des "take them all".  

Aujourd’hui, la semaine se termine et à l’heure où j’écris ces mots, y’a un petit débat sur la mort de XXXTentacion. D’un côté, y’a les adeptes des théories conspirationnistes qui soutiennent qu’il n’est pas mort et que c’est uniquement de la promo. De l’autre côté, les plus pragmatiques semblent accepter la vérité apparente. Ce fut une belle expérience et ça m’a permis de raconter un peu tout ce qui se passe dans la tête des fans de Lil Peep. Même 7 mois après sa mort, ils restent fidèles et attachés à leur mentor spirituel. Y’a pas un jour sans qu’une personne partage une photo d’archive ou un extrait de concert. C’était fort intéressant d’entrer dans leur intimité, d’en apprendre plus sur Peep, de constater leur incapacité à tourner la page. Au final, dans cette immersion, j’avais vraiment l’impression d’être Edward Norton qui assiste à des thérapies de groupes afin de s’occuper (dans le film dont on ne peut pas citer le nom). Pour terminer, vous connaissez le refrain :

 

Si vous avez jamais écouté Lil Peep, faites-le.

Si vous l’avez déjà fait, refaites-le.

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